Initiation à l'art de la fugue


J'ai gardé au fond de mon cœur de tendres souvenirs de mon enfance qui remontent à si loin que je ne sais par quel mystère de l'esprit ils ont gardé toute leur fraîcheur. Et pourtant, je revisite souvent celui-ci où je suis à nouveau cette petite fille.

Nous habitions le centre ville et c'est pour nous distraire en nous éloignant de la télévision, qui aux dires de nos parents allait nous rendre complètement idiots, que ma mère avait pris l'habitude de nous emmener au parc nous faire prendre l'air. Elle y choisissait un banc avec stratégie, lui permettant la surveillance des ébats de ses petits, cherchant celui qui lui offrirait la vue la plus dégagée afin de garder un œil sur nos jeux et d'anticiper les dangers. C'était peine perdue. Nous étions des aventuriers et échapper à sa vigilance était la première étape de nos expéditions.

Je me souviens de presque tout. Le soleil derrière les feuilles, la chaleur de l'été, les chemins sinueux que dessinent les allées entre les buissons fleuris aux pieds des arbres que mon frère et moi connaissions par cœur. Habiles grimpeurs, téméraires, nous avions nos arbres de prédilection et suivant leurs formes, une fonction leur était désignée. Dans un très beau spécimen qui à résisté au génocide de la municipalité, mon frère m'y avait attribué ma chambre parce qu'il trouvait que ses branches s’étirant à l'horizontale formaient un nid assez douillet et sécurisé pour que je puisse m'y allonger. Lui, avait trouvé son refuge dans des branches plus hautes et plus rustiques qui lui donnait un air de roi surveillant son empire alentour en vue d'un imminent danger ou d'une quelconque invasion de l'ennemi qui n'était autre que le gardien de ce parc. Il était chargé de l'ouverture des grilles qui cernaient cet espace vert et de veiller au respect des pelouses ainsi que des arbres où il était interdit d’y grimper. A l'approche de ce garde-chiourme, mon frère donnait l'alerte et nous détalions comme des lapins, fuyant de notre forteresse, abandonnant notre royaume sans la moindre sommation du belligérant. Il est une fois où il vint s'en plaindre à notre mère qui nous recommandât d'être plus prudents et de bien faire attention de ne plus nous faire voir.

Un jeux qui me plaisait bien mieux était celui d'approcher les chiens. Promeneurs ou pressés, en laisse ou en liberté, peu importe du moment que je pouvais m'en approcher pour les caresser. Si leur passage discret échappait à ma surveillance, alors mon frère venait me prévenir de leur présence, trop heureux de me faire plaisir en me signalant une chose si importante pour moi. Les enfants ne s'encombrent pas de choses qu'ils ne connaissent pas et malgré les recommandations incessantes de ma mère à me prévenir des morsures, je me précipitais sur tous les chiens qui croisaient mon chemin et pour autant que je m'en souvienne, ne m'ont jamais manifesté la moindre d'agressivité. Elle avait tout de même obtenu de moi que j'en demanda l'autorisation au maître avant de m'approcher mais je ne suis pas sûre d'en avoir scrupuleusement respecté la chronologie. Nous avions un Épagneul breton à la maison, mais sous prétexte qu’il était chasseur, notre chien n'était pas éduqué à la laisse et aux sorties civilisées. Ainsi je rêvais en secret de faire comme ces gens, d'avoir partout où je vais, un compagnon fidèle et docile pour me suivre.

Parmi ces chanceux, il y avait cette dame aux cheveux blancs accompagnée de son gentil  Caniche nain. Elle faisait partie de ces habitués qui se rendaient par cette promenade au centre ville et semblait toujours  s'émerveiller de l'affection que je portais à son animal, prenant le temps de s’arrêter pour me laisser lui témoigner quelques douceurs de mes gestes enfantins. Même si je n'en ai pas la certitude et que les années sont venues polluer la pureté de ce souvenir, je me plais à penser que cette attachement était réciproque et qu'une telle amitié ne pouvait être que partagée.

Un jour, je la croisais hors de la vue de ma mère. Comme à son habitude elle s’arrêta me laissant quelques instants profiter de la compagnie de son compagnon et j'appris qu'elle se rendait à l'épicerie située dans le quartier voisin. Elle avaient déjà tenue avec ma mère une conversation à ce sujet et j'avais manifesté mon envie de l'accompagner. Partir à vélo ce petit chien trottinant à mes côtés était tellement séduisant et nous étions trop prés des portes pour que je puisse résister à un aussi piquant appel de la liberté. Ce jour-là, même si le temps a effacé son visage, je me rappelle avec quelle insistance elle m'avait demandé  si ma mère m'avait  donné son accord pour que je la suive. Je savais bien quelle réponse celle-ci m' aurait faite si je lui avais demandé, et sans le moindre remord, avec toute la pugnacité de mes cinq ans, je lui répondais fermement qu'elle en était avertie et que j’avais son consentement.
Effrontée que j'étais ! Je ne savais pas encore pédaler que déjà je savais mentir pour gagner un peu de liberté.

A force d'insister, la chose fut entendue et le départ donné. C’est avec empressement et sans que ma conscience en fut éveillée, que j’accélérais pour dépasser les grilles du parc qui ne me cachaient pas assez de la vue de ma mère. Elle pouvait encore me surprendre à m’échapper et aurait tôt fait de donner l’alerte et de me faire rattraper par mon frère, ce traître qui n'hésitait pas à changer de camps et à se ranger dans celui de mes parents sous prétexte d'un quelconque danger. Je chéri ce vif souvenir, ivresse de liberté exacerbée par la provocante présence de ces grilles, qui a chaque tour de pédale faisait  battre mon cœur un peu plus fort à mesure que je m’éloignais des griffes de ma mère, incarnation malgré elle  de la captivité. Les enfants ont parfois une propension à réagir de manière originale face à des situations et certaines sont si marquées qu’elles portent les traits d’un caractère qui resteront toute la vie.

La dame aux cheveux blancs nous suivant à quelques pas derrière, me surveillait de près et mon petit chien allant à mes côtés vers l'aventure, nous devions former un charmant couple. J’ai gardé l’émotion de sa voix ferme et chargée d’inquiétudes qui raisonna pour nous stopper quand nous sommes arrivés à quelques pas du carrefour assez fréquenté par les voitures. Quand le caniche et moi nous sommes retournés sur elle, nous avons échangé un regard et dans mon imaginaire d'enfant, nous nous concertions pour savoir si nous devions l’attendre ou continuer sur notre lancée. Nous étions deux amis libres sur le même chemin et il ne me semblait pas que nous avions encore besoin d’elle. Comme mon bienfaiteur s’était arrêté et ne repartait pas, je décidais d’attendre avant de traverser. Salutaire décision qui n’a tenue qu’à peu de choses finalement.

A notre retour un attroupement d'adultes s'agitait frénétiquement devant les grilles. Aujourd'hui encore je n'ose imaginer la frayeur de ma mère quand elle se fut aperçue de ma disparition. Même le gardien, que je trouvais un peu trop intrusif, m'accorda cette fois un sourire que je ne partageais pas, comme si lui et moi étions soudainement devenus amis. J'entendis alors ma mère se plaindre à cette pauvre dame que l'on m'avait cherchée partout et que tout le monde avait eu très peur de ne pas me retrouver. Moi il me semblait que tout ce vacarme était exagéré et que cette perte de temps aurait pu être utilisée pour prolonger notre balade.

L'expression de mon innocence, l’attachement à cet animal et l'ivresse de la liberté resteront tendrement dans ma mémoire. Il faut bien qu’à un moment on m’eût sermonnée sur la gravité de mon escapade, mais je n’en garde aucun vestige. La sévérité de ma mère avait dû me paraître trop légère pour être retenue et sermon ou pas, je gardais le goût de ces fugues avec mon chien qui me prennent encore aujourd’hui, irrépressible engouement pour la liberté,  aversion profonde pour la captivité.

12/12/2016


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