219 chiens


Parce que j'avais déjà pénétré les sombreurs de ces cages où tapis dans le fond, un pesant abattement afflige l'âme d' une infinie tristesse, et que pour cette raison je ne voulais pas alimenter l'offre et la demande des élevages, expression de notre société de consommation qui vend l'illusion rassurante que le vivant peut être un produit sur mesure, je décidais donc que notre futur chien serait arraché à ces refuges au flux sans fin. Leurs histoires sont souvent pires que ce que l'on s'imagine et il me fallait un peu de courage pour regarder bien en face  le récit déchirant de leurs existences, résultat de l’indifférence, le plus grand mal de l’humanité, je crois.

Mon travail me permettait exceptionnellement d'avoir devant moi plus d'un mois de repos et je voulais faire de ces congés un temps d'accueil pour notre nouveau compagnon, afin de ne pas le laisser seul toute la journée dès son arrivé dans notre foyer. Je voulais, de cette manière, que toute notre famille partage ces moments pour mettre en place une dynamique éducative cohérente entre ses trois maîtres que nous nous destinions à être. Vaste programme.

Je ne sais plus quelle réflexion m'avait touchée, mais avant de partir au refuge, il m'avait pris l'idée de leur téléphoner. Pour demander quoi ? On se le demande bien et la personne au téléphone me répondit  avec la juste condescendance et la patience de ceux qui répondent à ces stupides questions quotidiennement, qu'ils avaient 220 chiens en attente d'adoption et que normalement, si je nous n’étions pas trop difficiles, nous devrions y trouver notre bonheur. 220, c'est aussi le prix d'un chien, sa valeur monétaire, la participation pour ses soins où le forfait illimité valable pour quatre mois ou quatre ans de pension complète.

Depuis au moins cinq ans que je n'y avais pas mis les pieds, le temps n'avait pas effacé l'empreinte de l'odeur particulière qu'il s'en dégageait. Je la reconnaîtrais les yeux bandés. Chaque parc animalier dégage  des effluves sans rapport avec la qualité des soins qu’on y apporte, mais qui désignent plutôt la nature du lieu, sa fonction première. Ici on pare à l’urgence et aux premiers soins rudimentaires. Une niche propre à l’abri des intempéries, une gamelle régulièrement remplie, la visite du vétérinaire en cas de nécessité seulement. Je prenais une grande inspiration avant de m’immerger dans cette mer de désolation, m'apprêtant  à passer trois heures en apnée dans les eaux troubles de la fatalité.

 La personne qui nous accueilli affichait  une résignation palpable mais elle n'en fut pas moins aimable et nous invitât à faire seuls le tour des cages. Le refuge ressemblait un peu à un zoo, à la différence qu’ici l'entrée y était gratuite. Dans un enclos commun une vingtaine de chiens divaguaient sur un terrain dont la terre était si tassée par le piétinement des coussinets, qu'elle ne permettait pas au moindre brin d'herbe de pousser. Ici on aboyait tout son saoule, on en avait le droit. Pressante nécessité de ces pensionnaires, d’ attirer l'attention de l'homme qui passe. L’œil humain cherchant instinctivement le beau, celui qui a une belle allure, un pelage avec de jolies couleurs qu'on a envie de caresser ou de magnifiques yeux à admirer; se détournant du mal fichu, de ceux qui ont un truc bizarre, de la faiblesse d’un trait de caractère, d’ une dysharmonie dans la physionomie résultat d' expériences génétiques ratées.

A chaque cage, la déplorable histoire de l'homme et du chien. Dans l'une d'elle, notre attention s’arrêta sur une timide petite chienne ressemblant à quelques détails près, au célèbre et talentueux Border collie. Mis à part sa taille rachitique et son odeur de chenil, elle aurait  bien pu, avec un peu de soin, faire illusion, mais la petite était déjà réservée. Tant mieux, j'étais contente pour elle, qu'elle fut peut-être promise à un destin plus clément. Son ancien maître était parti vivre au Portugal et l'avait laissée enfermée seule et sans soin avec les meubles dans la maison qu'il avait abandonnés. Atterrant. Mais ici, c'est le quotidien,  la déchetterie où finissent les rebuts dont personne ne veut plus, la banalisation de l'horreur, l'encyclopédie des abominations de l'humain.

Dans le parc des grands chiens, ils étaient deux dans les cages entourant un terrain où des chênes donnaient de leur ombrage. Un mâle avec une femelle,  comme des couples, unis sans consentement mutuel. Je me demande s' il ne vaut mieux pour ces chiens, être dans un vaste enclos avec 20 autres où on peut s'enfuir et s'éviter, que de n'être que deux dans une cage de neuf mètres carrés où aucune échappatoire n'est possible face à un compagnon stressé par la promiscuité. Une grande niche en bois dans le fond de chaque boxe leur servait de panier commun et sur le sol en béton, une ou deux déjections oubliées. Rien d'autre, rien à mordre, pas de jouets. Sur notre passage, les pattes s'agrippaient aux grillages  et des yeux suppliants nous suivaient durant toute notre traversée. Mais cette détresse n'était rien comparée à la résignation de quelques uns. Ces oubliés semblaient avoir renoncé à tout espoir de sortir un jour d'ici et, plongés dans une telle résignation, ils ne se levaient même plus pour ces supplications, nous jetant à peine un regard vide de tout espoir. Ils savaient que nous leur tournerions le dos, que nous repartirions sans eux. A chaque cage que nous dépassions, à chaque chien que nous laissions derrière nous, j'avais l'effroyable sentiment de les abandonner à leur sort, de leur refuser l'amour de mon foyer.

Dans le dernier parc, celui du fond où les cas particuliers étaient moins exposés, laissés dans la cours commune en liberté pendant que la soigneuse nettoyait sa cage,  un vieux Berger allemand à moitié édenté, désireux d' une caresse vint à notre rencontre. J'en rêvais . Je me voyais déambulant à son allure, la démarche nonchalante, dans les jardins de Rochefort, un livre à la main, un stylo de l'autre, allant de bancs en bancs, mon vieux chien derrière mes talons. Et quand nous aurions trouvé la place qui nous aurait convenue à tous les deux, celle au calme et ensoleillée pour bercer son sommeil, à la vue assez dégagée pour m'offrir un peu d'inspiration, mon vieil ami se serait étalé de tout son long à mes pieds. Le soleil  aurait réchauffé ses os usés jusqu'à l'endormissement et  j'en aurais alors profité pour jeter doucement quelques graines à des moineaux peu farouches. Voilà toute l'ambition de mes rêves, un peu de paix et de sérénité pour adoucir ses derniers années. Mais j'ai des enfants que la jeunesse remplit de vives ambitions et ils protestèrent, argumentant que ce chien était trop âgé, que notre chagrin aurait bientôt recommencé et qu' ils ne pourraient pas jouer ensemble. De jeunes esprits sensés et réfléchis qui savent déjà ce qu'ils veulent et qui font preuve d'un peu plus de raison que leur maman. Disgrâce de notre société oui ! qu' une jeunesse pleine de bon sens, ficelée dans sa folie flétrie par une éducation trop responsable.  

Je demandais tout de même des renseignements, juste au cas où ils changeraient d'avis. Rien de bien particulier à son sujet. Elle avait dix ans, de provenance inconnue, son cas noyé parmi les effroyables histoires des autres depuis  quatre ans qu'elle était ici. Quatre ans ! Quatre ans d'emprisonnement mais pourquoi ? On peut toujours chercher une tare cachée, un défaut de fabrication, un mauvais comportement avec un bon prétexte à sa détention. Il y en a toujours, mais pas de pires crimes que ceux des hommes. J'ai gardé la nostalgie de l'avoir laissée là-bas, marquant ce souvenir de l'amertume de ne pas avoir assez insisté, comme à chaque fois que ma raison l'emporte sur mon cœur.

Pendant plus de deux heures nous avions tourné et retourné devant ces grillages, incapables de nous entendre, atterrés par les horreurs successives qui nous sidéraient, dépassés par autant de misères. Découragés, trop confus pour arrêter notre choix sur un seul malheureux, nous ramenions notre collier vide à la maison dans le silence et la consternation. Toute la soirée nous remuâmes notre impuissance dans une douleur silencieuse. D'accord, c'était une expédition loupée, mais demain nous y retournerions dès l'ouverture et cette fois c'est promis, nous reviendrions avec notre chien. Le premier qui se présenterait, mâle ou femelle, jeune ou vieux , même avec trois pattes et un œil en moins, serait notre chien. J’étais même prête à adopter un chiot, quoique je trouvais cela malavisé car les très jeunes ont plus de chance d'être adoptés.

Dès l'ouverture aux visiteurs notre retour surprit le personnel. Moi c'est leur étonnement qui me surprenait. L'adoption d'un animal ne méritait-elle pas un minimum de réflexion et de persévérance ? Nous ne faisions pas les soldes, nous recherchions notre chien. Il s’agissait d’un nouveau membre de notre famille auquel il faudrait dispenser autant d’attention et de soins qu’à un jeune enfant. Entendons-nous bien, de manière différente mais avec la même rigueur, la même constance qu’aucune excuse ne peut justifier de le négliger, d’oublier de lui faire sa promenade, de délaisser son éducation, de bâcler son alimentation où de le priver de ces onéreux soins  vétérinaire.  Cette fois nous avions la ferme intention de le retrouver. Il devait être dans l'une de ces cages, c'était certain.

Dans le parc des grands chiens, une bénévole s'activait et entre deux ramassages des salissures, lançait la balle entre les chênes. Dérisoire distraction qui permettait aux chiens de se dégourdir un peu les pattes. Mais le croisé caramel ne s'y intéressa pas et vint sauter en de désespérants bonds après la porte grillagée derrière laquelle nous nous trouvions. Tous deux, bien conditionnés, revinrent  quand elle les rappela,  et le plus gros, un très beau Bouvier bernois entra le premier. Mais quand j'ouvrai la porte, un peu trop tôt, la petite caramel ne loupa pas sa chance et s’esquiva pour venir se rouler à nos pieds, la queue entre les pattes, sortant par petits  coups sa langue sur sa truffe tout en gesticulant frénétiquement. Après un regard complice vers les enfants, j'envoyai la soigneuse demander au bureau si celle-ci était disponible. Elle nous avoua ne pas connaître les chiens puisqu' elle ne venait ici seulement qu' un jour par semaine, pour aider un peu le refuge à soulager sa misère.

Je suis admirative de son courage et de sa générosité. Moi qui étais terrassée par tous ces regards pitoyables, elle, de sa propre volonté, venait s'y confronter régulièrement avec la détermination de quelqu'un qui sait ce qu'il a à faire. Cela peut paraître naïf, mais donner ainsi de son temps pendant que d'autres frétillent dans les magasins ou s'engourdissent dans la paresse pour un si discret résultat sans autre contrepartie que le contentement de jeter la balle et de trouver dans leurs yeux un peu de reconnaissance, je vois dans ces gens-là un très beau trait d'humanité. Anonymes, dévalorisés par les prérogatives de notre société, méprisés par les non-animaliers, ils continuent sans sourciller à tenir leur rôle ingrat sans aucune ambition pour  leur statut de bénévole.

 Nous caressions le ventre  que la petite nous offrait sans bouger, n'osant pas songer que c'était elle notre élue, de peur que l'on nous prétextâtes encore une réservation, une vaccination ou un autre obstacle à son enlèvement.Mais à son retour, la soigneuse  affichait un  sourire radieux et nous tendit une laisse  pour emmener notre protégée  faire un tour afin de « l'essayer ». Je ne comprenais pas l’intérêt de la chose mais je jouais le jeu de bon cœur. Je ne connaissais pas les lieux de promenade mais il n'était pas possible de se perdre. Le sentier était tracé par le passage incessant des chiens et le notre connaissait le chemin. Il ne tira pas sur la laisse et afficha un air tristement résigné, comme si il s'attendait à autre chose que la balade routinière offerte par les bénévoles. Nous primes un instant pour faire semblant de  réfléchir à son cas et les enfants en riant, me firent remarquer que malgré son corps très amaigri qui donnait à sa tête une dimension démesurée et ses gros yeux marqués d' un net strabisme divergent, lui donnant l'aspect d'un petshop mal moulé,  son apparence aurait pu être pire et que nous l'aimions déjà. Assez de temps perdu, nous fîmes demi tour. Il fallait encore régler les papiers.

    Dans le bureau, on nous demanda si nous voulions changer son nom parce que de toute façon cela n'avait pas d'importance, elle ne répondait pas à son nom. Ils étaient attribués à titre informatifs, plus pour situer les emplacements dans les boxes que pour nommer les chiens. L'étiquette, portant le nom de Lara, accrochée sur la porte grillagée de son boxe ne serrait pas retirée. Je voulais qu'elle le garde , seul stigmate de son histoire. Puis on nous expliqua que nous avions quinze jours avant de rendre l'adoption définitive et qu'à tout moment durant cette période, nous pouvions la ramener si nous changions d'avis. C'est la période d’essai. La stupidité de ces propos me sidèrent comme si dans trois mois ou six ans, quelqu'un pouvait m’empêcher d'abandonner mon animal en toute impunité. Il est évidant qu'ici on ne parle que d'argent. Le sentiment n’apparaît jamais dans les questions administratives. Je me taisais, je voulais vite en finir pour sortir mon chien de cet endroit de désolation et refermer la porte derrière moi.

    Enfin nous fumes libres de partir chez nous avec notre chien bizarre, légers d'en avoir fini avec cet endroit mais en sortant les aboiements rappelèrent à mon souvenir qu'ici, il  restait 219 chiens. En regagnant notre voiture, nous croisâmes une employée du refuge. Elle nous adressa un large sourire, partageant notre enthousiasme de repartir avec notre chien. Je lui fis remarquer que, lors de notre visite, nous n'avions pas vu celui qu'elle tenait en laisse.  Elle nous répondit que c'était normal, qu'il s'agissait d' un nouveau pensionnaire venant juste d'arriver.


09/01/2017

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