219 chiens...et un dresseur


Comme après chacune de ces visites dans ce refuge, je repartais accablée par ce constat déchirant d'avoir trouvé mon chien mais d'abandonner tous les autres à leur sort. Si il y a bien assez de foyers prêts à accepter un chien, c'est le nombre d'entrées qui pose problème. Il y a beaucoup trop de nouveaux arrivants parce que l'homme, avide de consommation, dispose de l'animal comme il dispose d'un objet, sans aucune responsabilité. La loi l'y autorise et la société laisse le soin à quelques insurgés démunis de régler ce problème à l'ampleur démesurée.

Pressée de rentrer à la maison, je me sentais le chef d'une évasion et je me hâtais de fuir avant qu'on ne se lance à notre poursuite. Cependant, il en est des chiens comme des enfants,  quand on veut faire vite, ils ont toujours un bon argument pour vous faire perdre du temps et quand je lui ouvrais le coffre pensant qu'elle s'y engouffrerait, elle n'en fit rien et resta plantée là. Je cédais et pour cette fois seulement, je l'autorisais à monter sur la banquette arrière. Elle n’eut pas plus de réaction devant  la portière ouverte. Cette petite chienne ne montrait aucune excitation pour notre fuite et malgré les multiples invitations, malgré les ruses et les mots doux pour l'encourager à monter, il me fallut la porter pour l'installer.

Tout au long du trajet, malgré son épouvantable odeur de chenil qui retournait nos estomacs, nous n’eûmes que de sublimes espoirs pour elle et les premiers signes de son  anxiété apparurent sans plus nous alerter. A ses pleurs  prononcés elle ajouta le geste à la parole en essayant de se jeter par la fenêtre. Ma fille restée à ces côtés lutta durant tout le retour pour l'empêcher de tirer avec sa patte sur la vitre entrouverte qu'elle essayait d'arracher. Elle y mettait tant d'ardeur que j’avais peur que celle-ci céda. Je pensais qu'une fois la porte de la maison franchie, son calme reviendrait. Mais l'enchantement ne se produisit pas.

Il  a une grande part d'inconnue dans l'adoption d'un chien adulte et c'est un peu comme ouvrir un gros paquet cadeau. On ne sait pas d'où il vient, ni ce qu'il y a dedans. J'étais impatiente de découvrir ses traits de caractère même si flottait en moi la crainte d'une mauvaise surprise. Je redoutais  un chien méchant qui aurait pu mordre  les enfants ou blesser nos chats. Enlisée dans mon éducation, je vivais surtout dans l'ignorance la plus totale de la véritable nature du chien et de ses facultés physiologiques parce que le monde le considère, trop souvent encore, comme un être qui doit se soumettre la civilisation de l'homme ou être banni de sa compagnie.

 Nos trois chats oisifs furent les premiers emportés par la tempête %@**. Chassés par ses aboiement hystériques, elle s'empara ainsi du salon où ces seigneurs régnaient en maître et durant tout l'été nous n’eûmes plus de chat à caresser. Il fallait pour les convaincre de  rentrer, enfermer le chien et user de patience. Avec quelques vidéos regardées sur internet, je trouvais à calmer ses ardeurs pendants quelques instants, mais sans en avoir conscience je déplaçais le problème au lieu de le régler. Malgré cette cohabitation difficile j'étais heureuse de voir de jour en jour sa timidité reculer. Je la trouvais parfaite et je n'avais rien d'autre à lui reprocher que cet amour immodéré pour les félins car jamais elle n’aboyait, ne faisait aucune salissure dans la maison, ne détruisait rien, ne sautait pas sur nous, ne montait pas sur le canapé, ne volait aucune nourriture pas même les croquettes des chats laissées à disposition et se montrait très douce. 

Seulement en extérieur, tout prenait une autre tournure et il me semblait avoir un autre chien. J'ai toujours eu une aversion pour ces colliers qui rabaissent l'animal et bafouent sa dignité. En faisant abstraction de mon obstination à vouloir le considérer comme mon égal,  on ne peut nier la violence de ce lien  que les chiens ont autour du cou parce que c'est bien parce que cette sensation est douloureuse qu'ils mettent moins de vigueur à tirer. Je choisissais donc pour ces promenades organisées trois ou quatre fois par jour sur un bon pas, d’utiliser un harnais. Seulement, dans mon art de comprendre les choses à l'envers, je pensais qu'il était plus confortable de l'attacher sur la boucle du dos. Je ne savais pas qu' elle était prévue pour tracter. Évidemment le rythme des promenades en fut vivement accéléré.

Au bord de l'épuisement, sous les conseils d'une connaissance, un professionnel, militaire cynophile, je capitulais pour une méthode radicale : le collier  avec les pointes tournées vers la chaire. Il m'avait assuré qu'une fois enfilé, le chien comprendrait vite et qu'il en aurait fini de tirer. Pleine d'humilité devant l'homme de métier, j'allais jusqu'au magasin. Mais devant ces accessoires, mon entrain pris une autre direction. Ces endroits sont un vrai défi pour la raison. Ils se vantent de tout posséder pour le plaisir de votre chien et vous vendent des instruments de torture, colliers étrangleurs, à pointes, où électriques que les gens utilisent sans respect de l'animal et ainsi sans mesurer la douleur infligée. Ces détestables objets  ne devraient pas exister et j'avais beau retourner les anneaux métalliques dans tous les sens, je n'arrivais pas à m' imaginer passant cette aberration autour du cou de mon chien. J'étais dubitative devant ce rayon des horreurs quand le vendeur vint à mon secours pour me proposer  un harnais avec une boucle sur le devant.

L'incompétence n'existe pas tant qu'on a pas  un exemple auquel on peut se comparer, un modèle à qui on peut se mesurer. Or je voyais bien que de professionnels ou du maîtres traditionnels, je n'avais autour de moi que de simples mortels, aucun à qui je puisse envier la complicité avec son chien où qui  provoque mon admiration. J'avançais par  tâtonnements, n'ayant pour guider mon jugement que de respecter au mieux cet être vivant dont je ne savais rien, ni de son passé, ni de son présent.

Et un jour mon merveilleux monde bascula, cela m'arrive parfois. Attendant que l'on m'ouvre la porte, elle était en laisse immobile à mes côtés jusqu' au passage de sa première victime. Les crocs glissèrent sur la manche et j'en fus quitte pour de plates excuses. Mais elle venait de commettre l'impensable et face à mon impuissance, je plongeais dans un ressentiment inexplicable. Malheureusement, je n'en avais pas fini de cette mésaventure. La suivante fut pire encore parce qu'elle se produisit avec ma fille que la douceur caractérise. Cette fois les crocs traversèrent le vêtement et y laissèrent un trou mais par chance sans atteindre la chaire. Ma fille due, seule au moment du méfait, essuyer la colère et les menaces de cet homme. Elle fit alors ce que font les enfants qui ont peur, elle ne voulu plus sortir seule de la maison par crainte d'avoir à l’affronter à nouveau. La dernière morsure fit couler le sang de la main d'un chasseur un peu trop sûr de lui à qui notre chienne avait déjà montré sa non-envie de se laisser approcher. Cette fois mon fils  avait bien précisé qu'elle pouvait mordre et qu'il ne fallait pas insister. Mais peu importe les circonstances, le mal était fait, tout était là. Ces drames  les uns après les autres, enchaînés avec une gravité croissante, mirent fin à l'insouciance de nos balades. 

De mon entourage je subissais l’insupportable, ce répertoire affable des excuses qui marquent la fin de tout espoir, l'acceptation de l’insurmontable fatalité. Si ce chien avait été abandonné, ce n'était pas pour rien et chacun compatissait à mon malheur sans comprendre que je ne me résignais pas. Ce soutien pour me pousser gentiment à la raison, cette tentative d'infiltration de l'euthanasie dans mon esprit ne faisait que m'encourager dans mon entêtement et j'attendais des conseils avisés non pas un encouragement au renoncement.  J'ai une obstination démesurée à agir selon mon pressentiment  lorsque je recherche la vérité. Renoncer à ce chien sur ces entremisses ne me satisfaisait pas et je savais, sans savoir comment m'y prendre, qu'une autre solution existait.

Pour éviter d'autres victimes, la muselière qui devait sécuriser les sorties vint signer mon échec. Pathétiques promenades où mon chien devenait de plus en plus agressif. Désolée de lui infliger tant d'inconfort et de ne pas être à la hauteur de ma promesse, je me résignai  à demander l'aide d'un professionnel. J'étais au pied du mur. Il me fallait me débarrasser de mon orgueil, demander de l'aide à un homme, lui confier son éducation, accepter que l'étranger soit plus apte que moi au bien-être de mon chien. Non satisfaite de ce sacrifice, la vie exigeait de moi que  j'y mette toute ma bonne volonté. Il est implicite que pour obtenir un bon résultat, la volonté du maître à devenir élève est une condition incontournable. J'acceptai de me soumettre, pourvu que le bonheur de mon chien soit sauvé.

C'est une infirmité de l'homme que de porter des jugements sur ce qu'il ne connaît pas. Plutôt de ne pas savoir surmonter  ce qui chez lui provoque cette réticence. C'est ici que se trouve l'infirmité parce que lorsqu'on ne fait pas l'effort d'aller vers ce qui ne nous attire pas, on se limite à un environnement  confortable et restreint dont on connaît déjà tous les recoins. N'y a t-il pas plus glorieuse conquête que la connaissance ? Et ce n'est pas dans ce qu'on aime ou ce qu'on chéri que l'on a le plus de mérites à la trouver, c'est  de la découvrir chez ce qu'on croyait rebutant et inaccessible. Quand dans ma vision intime je m'avoue m'être trompée, je prends soudain conscience de ma propre stupidité et toute cette réserve se transforme en un engouement certain, éveille mes sens, donne à l'esprit la possibilité de s'élever tissant des liens entre les choses jusque là inexpliquées.

J'étais donc installée dans ma bulle depuis ma plus tendre enfance, forte de mon passé de maîtresse puisque j'avais toujours eu des chiens et que je n'avais jamais eu de problèmes avec eux. Tout simplement parce que j'avais pour amis des chiens qui n'avaient pas de problèmes particuliers, si ce n'est de supporter mes lacunes. Confortée dans ce sentiment par  la complicité qui me liait à mon dernier chien, j'aurais juré qu'il suffisait d'être plein d'amour pour que notre histoire soit heureuse. C'était avant de rencontrer @**%. Elle garde au fond d'elle des souffrances secrètes que ma maladresse et mon incompétence ravivent à outrance.

Dans le flot incessant de mes réflexions sur notre histoire, je cherchais désespérément une solution. J'avais visionné quelques vidéos sur le net pour tenter de me faire une idée de ce que pouvait être un bon dresseur. On ne peut pas remettre en question ce qu'on ne connaît pas, ni porter un jugement sur un métier qui échappe totalement à notre perception mais je fus surtout  horrifiée d'en voir certains agir comme de  vraies brutes. Quant à certains autres, je sentais chez eux la ferveur du redresseur de torts qui d'un regard accusateur m'aurait fait douter de ma propre santé mentale. Quant à la dernière catégorie, elle éveilla chez moi la curiosité qui me prend dans la recherche de la vérité. Mais ces spécimens sont rares et ceux à qui j'avais envie de m'adresser se trouvaient bien trop loin de chez moi. Cette recherche eu au moins le mérite d'ouvrir le champs des possibles. Il existait bien une façon  qui me plaisait d'aborder le dressage. Jamais je n'aurais crue qu'un jour j'aurais eu envie de faire appel à  leurs services. Mais une lueur d'espoir venait de s'allumer et j'étais sure à présent qu'un professionnel pouvait m'aider. Je venais inconsciemment d'ouvrir une brèche dans ma bulle, de passer outre mon infirmité.

L'homme dans l'élévation de son esprit à élargi ses connaissances, amélioré son quotidien, fait reculer la maladie mais il a au passage oublié d'intégrer le chien dans ses progrès. Pourtant celui-ci fait parti de son environnement proche et je regrette souvent la pauvreté de la littérature à ce sujet. Faute de n'avoir d'autre recours, je me replongeais vers internet, bible moderne de la connaissance et par le jeu des affinités quand on sait lire entre les lignes, ou pas d'ailleurs, mon choix vint aux 3 piliers. J’étais si ignorante de la nature de mon chien que j’avais peur que, comme je l’ai souvent entendu, qu' un chien qui a mordu une fois mordra encore. J’étais terrifiée à l’idée de ne pas pouvoir corriger ce comportement et que le dresseur lui assigne la chape de plomb qui aurait gratifié son pedigree de chien mordeur. C’est un trait de caractère qui emprisonne les chiens dans la catégorie des ennemis publics.  Ma première question fut donc de savoir si le cas de  mon chien était  sans appel et sa réponse souleva mon cœur d'un ultime espoir.

 Au fond de moi c'était une interrogation qui me laissait avide de son enseignement et je me demandais sincèrement ce qu'il allait  pouvoir m'apprendre. Qu'est ce qu'il pouvait bien se passer sous mon nez et que je ne voyais pas avec ce chien ?  Je ne crains pas d'être confrontée à son ignorance puisque justement j'ignore l'existence de ce monde, des signaux d'apaisements, de ses besoins sociaux, de ses ancêtres. Je n'ai rien de plus que cette vague intuition d'avoir tout à découvrir. Ce n'est pas faute de lire et de chercher. Le monde canin, tout comme le lien avec la nature, n’entre pas dans celui de la littérature. Pourtant, il me semble à moi que ces trois là sont indissociables et ce n'est pas la faute des bibliothèques. On doit se limiter à des ouvrages de marketing où à des livres de spécialistes qui sont parfois assez loin des conditions réelles et suggèrent toujours que votre chiot vient d'un éleveur. Le mien est un adulte de trois ans issu d'un refuge.

Ainsi la première leçon arriva. Voilà bien mon premier pas vers l'acceptation, écouter cet étranger et faire sortir mon chien de ma chambre. Je m'attendais à faire des concessions et à envisager les choses sous un autre angle, à réviser mes réflexions, à réorganiser la hiérarchie inexistante de mon foyer, mais faire dormir la chienne hors de ma chambre fut un surprenant défi. Voici que sur son conseil je déliais notre lien, je mettais mon chien à la porte de ma chambre. Je me voyais déjà toute la nuit, résistant à ses pleurs, ruminant contre cet homme qui me demandait l'impossible.

Elle n'en fit rien et la nuit passa comme les suivantes, dans le calme et la tranquillité. Cette étape marqua mon insuffisance et j'admettais ce regard plus perçant qu'il avait, lui l'étranger, sur le comportement de mon propre chien. Étrange comme les choses simples prennent parfois une tournure compliquée et j'ouvrais mon esprit à la multitudes de choses qui avaient pu ainsi m'échapper.

J'oubliais et réapprenais ce que je croyais savoir. Ce commencement merveilleux d'évolution  fut soutenu par des progrès encore plus étonnants. De questionnements en remises en questions, de leçons en succès, toujours fascinée de découvrir sa nature, ses attaques furent terminées. La muselière fut rangée, le harnais attaché comme il le fallait et nos promenades retrouvèrent peu à peu le plaisir qui n'aurait jamais du nous quitter. Les chats reconquirent leur territoire avec trois coups de clicker. Un à un, dans la douceur et la persévérance, avec parfois une facilité déconcertante, nos problèmes s'enfoncèrent dans le passé et notre complicité prit naissance, véritablement, à partir ce moment  et avec elle la certitude qu'il s'agissait d'une adoption réussie.

J'attendais toujours avec impatience ces rendez-vous et j'avais milles questions à poser qu'il effaçait avant même qu'elles n'aient franchie le seuil de ma bouche en exposant une à une les explications que je cherchais. Il y a un détails, un point commun  chez les êtres passionnés, c'est qu'ils ont toujours l'air d'être avares d'explications. Non pas qu'ils le soient, mais qu'ils éveillent d'incessantes réflexions et qu'ils donnent ainsi l'impression que la leçon a été trop courte. C'est de cette manière que les enfants devraient apprendre à l'école. On devrait s'assurer qu'ils sortent de cours en ayant gardé l'envie d'y retourner. C'est un sentiment d'une valeur sûre.
 
Il y a des hommes qui ignorent l'importance du rôle qu'il ont à jouer dans notre société parce qu'ils n'en voient pas le reflet. Mais les efforts d'aujourd'hui porteront demain, peut être sans qu'ils n'en savourent jamais le résultat. J'ai en tête assez d'auteurs qui par le sacrifice de leur vie à défendre leurs idées donnent encore aujourd'hui le bénéfice de leur travail. C'est une maigre consolation, mais c'est sans doute celle qui porte le plus ses fruits. L'homme qui avance sans gloire et qui supporte sans vaciller, en regardant droit devant lui sans jamais perdre à l'esprit la création de son œuvre, insuffle le progrès et ouvre aux générations futures le tracé de milles chemins à exploiter.


28/02/2017

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