Le chien errant


Difficile de dénombrer ces quadrupèdes faméliques. ­ La Société de protection des animaux parle de 100 000 à 150 000 chiens abandonnés chaque année sur le territoire français (métropole et outre-mer). Tout aussi difficile est l'évaluation des pertes qui varie considérablement en fonction des sources : de « plusieurs dizaines de milliers de victimes chaque année » à 250 000 (soit 2,5 % du troupeau national estimé à dix millions) , voire 700 000 bêtes (soit 7 à 8 %, sans toutefois préciser les espèces concernées).

Si les estimations varient, en revanche, tous les auteurs s'accordent à attribuer aux chiens errants une prédation bien plus importante que celle des loups : en six mois, on compte au Mercantour 60 attaques de chiens contre 33 de loups. On pourrait penser la dangerosité des chiens errants comme un phénomène récent. Bien que le contexte rural du XIXe siècle soit tout autre, des mesures administratives étaient requises car ces vagabonds représentaient une menace réelle pour la population : « Un impôt fut établi sur les chiens en 1855 moins par une raison de fiscalité que par des considérations d'hygiène publique : on pensait faire ainsi diminuer le nombre de chiens, et surtout le nombre de chiens errants. Il était naturel de croire que l'impôt paraîtrait onéreux à ceux-là même qui jouissent de peu d'aisance et qui sont dans l'habitude de laisser errer leurs chiens en dehors de leurs habitations. Les prévisions de l'administration ne se sont qu'en partie réalisées. À Paris, le nombre des chiens a diminué d'un dixième environ ; les chiens errants sont moins nombreux, mais ce dernier résultat paraît dû plutôt à la surveillance assidue qui est exercée par l'administration qu'à l'impôt. Le nombre de cas de rage n'a point diminué avec le chiffre de la population canine ».


 Autre lieu, autres dispositions. Les éleveurs italiens n'échappent pas à la prédation des chiens errants qui est telle que les propriétaires ordonnent l'abattage des agresseurs, comme en témoignent les propos de Marezio Bazzolle parus dans la presse le 31 août 1896 : « Une fois arrivé sur le lieu, le berger, tout haletant, se mit à tirer contre les chiens pillards. Il en tua un, en obligeant les deux autres à abandonner leur proie en toute hâte, déjà à moitié dévorée. Or, pour éviter d'éventuels ennuis, je tiens à prévenir messieurs les chasseurs de la région de Belluno que les bergers qui gardent mon troupeau de Pian de Staol ont reçu l'ordre d'assurer sa sécurité par tous les moyens, y compris celui de tuer sans hésitation n'importe quel chien, même de chasse, se permettant une nouvelle fois de poursuivre, sur mes terres, mes chèvres et mes brebis ». Loin d'être le produit de notre contemporanéité, le chien errant sévissait déjà au siècle passé, tapi dans l'ombre de l'autre Canis., le lupus, le loup, comme l'illustrent les deux récits rapportés. Dans les pays européens, cette prédation a longtemps coexisté avec celle des ours, des loups et des lynx. Mais la lutte sans merci menée par la France contre ces grands prédateurs (reconnus) a abouti à leur éradication (presque totale) au point de justifier pour certains leur retour, voire leur réintroduction. Le « recul du sauvage » s'est accompagné d'une modification radicale des pratiques pastorales (que le passage de loups italiens sur le versant français alpin ne cesse de souligner). La garde permanente au troupeau par le berger, relayée par celle du chien de protection, ne semblait plus nécessaire.
 
Mais c'est sans compter avec la présence des chiens errants lesquels ont survécu au déclin des autres prédateurs. Ils n'en sont aujourd'hui que plus facilement repérables. Comparée à celle des loups, nous l'avons vu, l'importance de cette prédation est remarquable. On peut se demander si, paradoxalement, la présence d'autres prédateurs (tels que les ours pyrénéens et les loups alpins) ne sert pas à taire les prélèvements des chiens errants français. Il en allait tout autrement en Roumanie, haut lieu de la commercialisation cynégétique des grands mammifères (notamment de l'ours) où ordre a été donné d'éliminer 800 000 chiens errants entre 1963-1968. Tant est grande la pression exercée par ce vagabond que les raisons du silence qui l'entoure méritent d'être questionnées. Avant d'interroger les motifs de ce déni qui n'est pas spécifiquement français, tentons de cerner l'identité de cet anonyme qui se comporte comme un sauvage. Qui est-il au juste ? S'agit-il de chien fugueur ou de chien abandonné ? Existe-t-il un profil-type de chien errant ?


Qui sont ces chiens divaguant ?


Qui a côtoyé le monde pastoral connaît ces récits dramatiques de cadavres de brebis déchiquetés ou l'agonie de ces bêtes auquel le berger doit mettre fin. Loin d'ignorer l'identité des coupables, les éleveurs incriminent souvent, à juste titre, le chien de résidence secondaire. Rompant avec sa vie citadine, ce chien, libre de ses déplacements, bat la campagne ­ ses prédations sont une réalité connue et reconnue, les témoignages ne manquent pas ­ : c'est le cas de ce setter qui, au cours du week-end, « prenait le bocage » en compagnie du chien du voisin, et revenait le soir épuisé par les kilomètres parcourus. Une fois décidé à faire la vie, son chien bravait l'interdit, affichant ouvertement son refus d'obéir aux ordres qui le sommaient de revenir. Les corrections qui l'attendaient à son retour n'étaient pas dissuasives : « On a eu des problèmes, mon chien disparaissait ; il allait emmerder les poules du voisin, et se baigner dans les abreuvoirs destinés aux vaches, et en souillait l'eau. Résultat : les vaches refusaient d'y boire ». Dans ce cas, le propriétaire n'imagine pas toujours les conséquences. Les discours sont parfois plus nuancés : « Certains propriétaires savent que leur chien, s'ils le lâchent, il ira aux poules du voisin » (Larrieu, éleveur béarnais). Il peut également s'agir du chien d'un voisin employé à la ville, qui après avoir été maintenu enfermé ou attaché la journée entière, se voit gratifié pour son travail de garde ou sa patience et recouvre la liberté. Selon les éleveurs, ces deux propriétaires, ne vivant pas de la terre, ignorent tout de la façon dont on mène les bêtes ­ les agissements de leurs chiens sont là pour le rappeler. Face aux conduites « inopportunes » de leurs animaux, les deux maîtres (qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs) partagent donc les mêmes difficultés. Et pour l'éleveur, la nécessité de leur faire entendre raison. Très souvent la tendance à nier la paternité du forfait l'emporte sur l'évidence : « Le propriétaire, il veut jamais reconnaître que c'est son chien. Une fois j'ai appelé le vétérinaire et les gendarmes, on a été chez le propriétaire, c'était le boucher du village, et on a fait vomir son chien pour qu'il voit les morceaux de laine, ça faisait peu de temps qu'il était passé, je l'avais vu, il les avait encore dans l'estomac… Une autre fois j'ai réussi à attraper le chien et je l'ai amené à la sortie de l'école pour demander aux gosses à qui il était. C'est comme ça que j'ai su, sinon jamais son propriétaire n'aurait accepté de dire que c'était son chien » (Carrière, éleveur ardéchois). Les éleveurs pyrénéens connaissent les mêmes problèmes que leurs collègues de Rhône-Alpes : « Moi j'ai eu un cas, on a eu une trentaine de brebis sur le carreau. On a retrouvé les deux chiens et leur patron il ne voulait pas reconnaître que c'était ses deux chiens. Il y avait un chien loup et un croisé. Et pourtant il y avait le patou, mais contre deux chiens… Ils ont fait sauter la falaise aux brebis. Ces deux chiens, ils ont suivi une brebis qui était revenue à la bergerie avec le patou. Le patou, il est resté avec la brebis contre laquelle les deux chiens en avaient. Comme les deux chiens, ils n'ont pas pu toucher la brebis, ils se sont retournés contre les poules. Il y avait plein de poules mortes » (Larrieu). Dans ces deux cas, le chien est décrit avec précision : « C'est le chien aux oreilles droites qui nous tue nos bêtes. Moi je retrouvais régulièrement une ou deux bêtes mortes jusqu'au jour où j'en ai eu 60 sur le carreau » (Carrière). « Le huski c'est terrible, il y en a un qui m'a attaqué les brebis. Ce chien il est à la mode. Ce ne sont pas des éleveurs qui ont ces chiens, déjà le prix c'est dissuasif » (Larrieu) De toute évidence, le chien de compagnie n'a pas sa place dans le milieu pastoral : « Nous, on a les chiens qui nous servent, on ne va pas chercher à avoir des chiens pour rien. Ça coûte… » (Pons, éleveur béarnais).

Le chien doit avoir une fonction bien définie. Précieux auxiliaire des activités professionnelles (chiens de protection ou de conduite) ou ludiques (chien de chasse), il est là pour prendre un coup de pied, mais aussi pour aider. Sauf s'il est lui-même un chasseur, l'éleveur (de Rhône-Alpes comme des Pyrénées) considère le chien de chasse comme un errant potentiel. S'il s'égare au cours d'une battue, il peut alors rôder plusieurs jours avant d'être récupéré : « Nous, on a des problèmes avec les chiens errants. En octobre, on laisse nos brebis toutes seules avec le patou. On en a déjà retrouvé mortes, éparpillées. Ce sont des chiens de chasseurs qui nous ont fait ça » (Prix, éleveur béarnais). « Ici on a toujours eu des problèmes avec les chiens errants, en automne ce sont les chiens de chasse, en été, ce sont les chiens des vacanciers qui coursent les troupeaux, on n'en a jamais fini avec les chiens » (Larrieu). Pour l'éleveur, le chien errant est toujours celui de l'autre. Un autre qu'il a soin de placer au plus loin de lui par un jeu sur la distance sociale (un propriétaire de résidence secondaire), professionnelle (il n'est jamais un des leurs) ou géographique (un résident périphérique) : « Les nôtres, s'ils sont libres, ils ne sont pas errants. On se les garde. Mais il y a des endroits, quand ils ont des chiens qui font des petits, ils les gardent tous, alors ces chiens… ils partent. Les chiens errants, ils viennent des hameaux… » (Pons).

Toutefois, lorsque les dégâts canins risquent de compromettre les équilibres communautaires, l'éleveur devient plus réaliste : « Entre nous on se comprend. Quand une fois, le voisin m'a dit : “ton chien il a fait le con”, j'ai pas été long à comprendre. J'ai pris le fusil » (Carrière).

On est dans le petit cercle de l'« entre soi », l'affaire est entendue. On ne s'en plaint pas, surtout lorsque entraide et réciprocité nous lient : « Une fois nos chiens (c'étaient nos chiens de conduite cette fois) ont été tuer les poules du voisin. Deux fois de suite même… Ça ne les a pas empêchés de revenir au troupeau comme si de rien n'était. Mais dans ce cas, y a pas à chercher, faut les supprimer… » (Carrière).

Chien de conduite, nous l'avons vu, mais aussi chien de protection, bien connu pour son insoumission, son indépendance… et ses désertions. La contention et le dépaysement peuvent en partie expliquer les égarements du chien de conduite, du chien de chasse ou encore du chien de compagnie. Mais pour comprendre les écarts du chien de protection, ces raisons se révèlent caduques tant son mode de vie diverge de celui de ses congénères. Face au danger que représentent les chiens errants pour les exploitations agro-pastorales, il est le seul outil légal de défense.

Source: Sophie Bobbé « Entre domestique et sauvage : le cas du chien errant. Une liminalité bien dérangeante », Ruralia, 1999-05, [En ligne], mis en ligne le 25 janvier 2005. URL : http://ruralia.revues. Consulté le 27 octobre 2008.


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